Green Book


En 1962, alors que règne la ségrégation, un videur italo-américain du Bronx est engagé pour conduire et protéger un pianiste noir de renommée mondiale lors d’une tournée de concerts. Ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur.


Il jouait du piano débout

Note : 4 sur 5.

Les frères Farrelly constituent un duo de comédies souvent lourdes dans l’approche, on pensera à « Dumb & Dumber », mais qui peuvent également démontrer un peu de justesse avec « Mary à tout prix ». Or, l’aîné Peter sort enfin de cette boucle qui lui valait un retour correct du grand public, en échange d’un exploit qui vaut le détour. Nick Vallelonga, fils d’un personnage phare, rend alors hommage à son père et son employeur, dont le périple au cœur d’un Sud ségrégationniste leur a bien valu des complications, mais également du bon temps. Sur ce coup-là, le réalisateur sait mettre en scène des duos fort sympathiques afin d’exposer le pamphlet d’une lutte contre les divisions raciales, sociales et culturelles.

Le décor est planté d’entrée de jeu. La communauté ritale et bien sûr le videur un peu trop engagé, Tony Vallelonga, nous dévoile subtilement les facettes d’un monde qui renie les hommes de couleur. C’est à Viggo Mortensen qu’il revient de caper ce personnage pourtant ouvert à tant de choses, car l’esprit de famille et du partage, il le possède indéniablement. Le baratineur qu’il est, d’où le surnom de lip ou la tchatche, lui vaut bien des ristournes agréables et saisit bien l’essence du carpe diem. Cependant, une part d’ombre l’habite, tout comme chacun et le contexte induit une position triviale du côté des extrémistes ethniques. Les préjugés font ainsi l’objet d’une nouvelle relecture sociale, qui se transforme peu à peu en un road-trip divertissant. Mais attention, la lutte de la tolérance ne prend pas position vis-à-vis de l’opinion publique. Il est important de différencier ce buddy-movie isolé, qui malgré sa tendresse et sa sincérité, ne peut rattraper le mal causé lors de la ségrégation, dont quelques traînées sont encore perceptibles aujourd’hui. L’intrigue se contente d’explorer des États primitifs du Sud, à travers une partition musicale bien amené, là où l’âme blanchie ne peut substituer une enveloppe noire et donc différente des autochtones esclavagistes.

L’intelligence d’écriture est d’avoir replacé le contexte dans une époque sinistre, afin de mieux faire écho à ce qu’il reste aujourd’hui. On y identifie mieux le comportement des personnages que l’on côtoie dans le but d’en apprendre plus sur cet héritage qui nuit encore des individus dans un cadre contemporain. D’un autre côté, le récit souligne la complicité entre le chauffeur et l’employeur comme une satire des classes sociales. Sans trop entré dans les détails, on y aborde avec justesse la peine de Don Shirley. Mahershala Ali lui rend justice, par son discours noble face à l’adversité. Bien que l’on veuille pousser l’adaptation à ses derniers retranchements, il est possible de concevoir la souffrance qui se dégage de ce voyage. L’âme musicale de Shirley est intouchable dans le fond, mais c’est en tant que détenteur d’un talent peu accessible qu’il se fait manipuler. Il en a conscience, bien évidemment. De son point de vue, le guide du routier noir n’est qu’une excuse afin de purifier son âme et de porter la responsabilité d’un deuil inconfortable qu’il cherche à se débarrasser dans un Sud tantôt acceptable, tantôt hostile. Shirley fait donc office de contrepied dans cette aventure, car il y incarne la splendeur et la virtuosité, rien que dans sa démarche, son élocution ou sa manière d’aborder un repas au quotidien. Il a de la retenue et du recul, mais il y a toujours beaucoup à apprendre et le reste sera partagé avec Tony, fidèle et rigoureux aussi bien sur le plan professionnel que privé.

Il est possible de rire de tout, mais attention à la manière et avec qui nous devons partager ces moments de distraction. « Green Book » cristallise ainsi un passage clé dans une amitié hors du commun. L’œuvre joue énormément sur cette complicité qui multiplie les échanges obsolètes, répétitifs et humoristiques. Ce mariage n’a rien d’impressionnant, tout comme le classique et le jazz qui ont peu en commun dans leur tonalité. Pourtant, on en ressort victorieux, tel le feel-good movie qui nous est donné de contempler et d’apprécier. Il s’agit avant d’une lettre d’amour aux défunts pour leur talent, avant même de brosser le portrait d’une Amérique qui a longtemps humilié les noirs. L’humanité a bien eu des occasions de se racheter une conduite. Ce film évoque alors ce beau monde, plein de personnes qui ont peur de faire le premier pas…


Retrouvez également ma critique sur :

Catégories :Biopic, DrameTags:, , ,

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :